La tragédie des parodies d’indignation
avril 18th, 2011 § Laisser un commentaire
Ces derniers jours m’ont offert le spectacle de clameurs populaires, de dénonciations déchainées, de milliers de “NON!” retentissants. Et puis plus rien. La vie semble avoir repris son cours normal, comme si de rien n’était. Ce qui semblait être une indignation tout droit sortie d’une biographie de héros millénaire s’est éteinte comme une vulgaire flamme de bougie, balayée par la tempête du train-train quotidien.
Les travers des autres ont cet avantage d’être plus clairs à nos yeux que les nôtres. C’est donc naturellement l’occasion de revisiter un vice que je n’ai que trop trainé moi même.
Je m’indigne à tout bout de champ. Ou plus exactement, j’excelle dans l’art des parodies d’indignation.
L’indignation n’a de meilleure mesure que l’action qui la suit. Plus l’action est résolue, concentre toute l’attention de l’être, et libère toutes ses énergies, plus forte, pure, et authentique a été l’indignation. De même, les parodies d’indignation se reconnaissent facilement à ce qu’elles se terminent en résignation, le plus souvent agrémentée de justifications tout aussi originales que ridicules.
Qu’est-ce qui se passe quand on s’indigne? On est en face de deux réalités, deux évidences toutes aussi fortes l’une que l’autre, et fondamentalement irréconciliables. D’un côté, la détermination avec laquelle on s’accroche à quelque chose auquel on tient fort, au point de refuser tout compromis. De l’autre, le constat clair et limpide de notre impuissance, notre incapacité, dans l’instant présent, à créer ou protéger cette chose qu’on appelle de tous nos vœux.
Entre ces deux réalités se créé une tension, qui, comme toutes les tensions de l’esprit, tel l’arc bandé attendant la décision du chasseur, nous enlève la paix tant qu’elle n’est pas résolue.
Dans le meilleur des cas, on s’indigne. Un “NON!”, souvent inaudible, mais puissant, authentique, et énergisant s’échappe du plus profond de l’être. On refuse la réalité telle qu’elle tente de s’imposer à nous. On déclare alors, le temps qu’il faudra, notre faiblesse comme l’ennemie à abattre. Aucun répit n’est possible tant qu’on n’a pas développé la puissance nécessaire pour créer ou protéger ce dont l’absence ou la tentative de suppression nous révolte. La réaction, la flèche que l’on décroche dans un tel état est à l’image de la tension qui en est l’origine: inhabituelle, focalisée, puissante.
Mais bien souvent, la résignation prend la place de l’indignation. On se noie dans le quotidien pour oublier le malaise créé par la tension. On se convainc qu’on n’aura jamais la force nécessaire pour changer les choses. On se prouve à soi même qu’on ne mérite peut-être pas ce à quoi on tient tant. On s’attache à l’image du faible, de l’innocent torturé par les monstres, et dont les souffrances ne sont que le prix à payer pour conserver toute la pureté de son âme. On se forge une image de ce qu’on deviendrait si on avait cette force qui nous fait défaut, on s’applique à haïr cette image, et on déclare la situation actuelle préférable. C’est, en somme, la main qui relâche progressivement l’arc, jusqu’à ce que la flèche n’ai plus aucune chance de partir.
Pour comprendre comment de l’indignation en gestation peut si facilement dégénérer en résignation, il faut remonter à la source.
D’où nous viennent ces parodies d’indignation?
Tu es confortablement assis devant la télévision, qui montre une scène qui te révolte, pour la bonne raison qu’elle est supposée te révolter. A l’autre bout du monde, des hommes en exploitent d’autres. Les exploités croupissent dans une misère et une souffrance nauséabondes. Ceux qui les exploitent baignent dans le luxe et le plaisir, avec une indifférente toute insolente. Tu sors mentalement ta liste “Motifs d’indignation”, un condensé de morale, de religion, et de patriotisme. Et comme il y est marqué “exploitation”, une rage, tout aussi impressionnante par sa force que ridicule par son automatisme, te serre violemment les tripes. Le temps de changer de chaîne, le plus souvent, ou quelque jours plus tard, plus rarement, tout est oublié, et la vie continue. Ta faiblesse, l’ultime coupable, reste entière, peut être parce que tu en a besoin, pour t’indigner à nouveau, des mois plus tard, devant la même scène.
Ces choses ne t’indignent pas. Tu aurais préféré qu’il en soit autrement, pas plus. Dire “NON!” parce qu’un principe moral, religieux, ou patriotique le demande, et se résigner peu après, en attendant la prochaine occasion, est, loin d’être de l’indignation, de la pure obéissance aux règles. C’est le propre des âmes indécises qui, n’ayant jamais su ce qui compte pour eux, ce qu’ils sont prêts a défendre, croient qu’en défendant, en s’imaginant défendre, en prétendant défendre ce que d’autres ont choisi pour eux, ils auront la conscience tranquille, ou pire, seront récompensés par le respect de l’entourage, des miracles dans cette vie ou une autre, ou encore, la révérence de toute une nation.
Une indignation ne sera authentique, et ne pourra ainsi libérer cette puissance qui est le propre de l’être qui défend son intégrité, la raison qu’il donne à son existence, ce pour quoi il n’accepte aucun compromis, que si elle – cette indignation – est personnelle. Personnelle parce qu’elle n’a que faire de l’appréciation des autres, et subsiste donc en dehors de toute motivation extérieure. Personnelle parce qu’elle repose sur la place que l’être s’accorde lui-même dans le monde, on non celui que quelque autre entité lui réserve. Personnelle parce qu’elle demande toute l’attention de l’être: le temps d’être résolue, tout autre devoir, désir, ou habitude, et par la même occasion, toute autre indignation, devient forcément secondaire.
Rien d’extérieur à l’être ne peut lui imposer une telle concentration d’énergie. Autrement, l’inévitable “à quoi bon?” et les justifications à quatre sous refont surface. Quand l’être se bat pour sa conservation, pour ces pré requis qu’il exige pour accepter le don même de la vie, l’hésitation, les justifications et autres explications qu’on invente pour rendre la résignation acceptable volent en éclats.
L’être qui s’imagine que la longue liste de valeurs toutes faites que le monde lui offre, lui permet d’échapper à la nécessité de se définir, perd inévitablement la capacité de s’indigner. Ses motifs d’indignation étant légion, à force de s’indigner à tout bout de champ, par pur réflexe, toutes ses indignations perdent de leur force, par dispersion d’attention, pour n’être plus que de vulgaires parodies d’un sentiment qui, dans toute son authenticité, fournit à l’être les ressources, la rage, et la ténacité nécessaires pour éradiquer, une fois pour toutes, la faiblesse avec laquelle il n’accepte pas de vivre.
L’indignation, et toute la majesté de l’énergie qu’elle libère ne s’offrent qu’à l’être qui, débarrassé de tous ses états d’âmes feints, parfaitement au fait de son essence choisie, et acceptant ses souffrances comme une conséquence, non pas de la pureté de ses idéaux dans un monde injuste, mais de sa faiblesse, son incapacité à protéger ce qu’il chérit, peut lâcher, rarement mais résolument, un “NON!” magistral, significatif parce que rare, crédible parce qu’étant chaque fois, le dernier de son espèce.
L’image a été créée par le magazine en ligne “The art of manliness” pour le “Black History Month 2010“.
Ce texte n’aurait peut-être jamais vu le jour si Mlle Naima Akerkkaou ne lui avait pas donné un coup de pouce salutaire.
Cet essai et des commentaires sont aussi disponibles sur facebook.
